Portrait d’Alain

Chaque mois, votre newsletter vous propose de découvrir les réponses d’un membre du club au « questionnaire du karateka », dit aussi « portrait chinois de karatékas », conçu par Sophie.

Nous finissons l’année en beauté puisqu’Alain, instructeur historique à Niji-Kan  dont il est membre depuis les tout débuts de notre club, a bien voulu répondre à nos questions.

            Où l’on découvre que Niji-Kan ne s’est pas toujours appelé Niji-Kan. Où l’on suit un jeune adolescent qui achète en douce un manuel de Karaté, pour ses photos… intéressantes. Où on lit que le karaté n’est pas un sport pour frimeurs en quête d’exploit et de force, mais un art fait pour les faibles et pour celleux qui veulent se connaître et connaître leur corps.        Bref, où on écoute Alain : c’est passionnant, doux et limpide, comme quand il explique un kata.

Après avoir commencé par les sensei et les ceintures noires (respect, toujours !), nous ouvrons à présent le questionnaire à tou·tes : n’hésitez pas à demander un questionnaire à srabau [at] free.fr

yoi ! Tenez-vous prêt·es !

Quel est ton premier souvenir de karaté ?

[Alain] C’est au moment de mon adolescence quand un de mes copains de colo qui pratiquait le judo a commencé à me montrer quelques prises. Ensuite j’ai recherché un bouquin, rare à cette époque, expliquant cette discipline. Le seul que j’ai trouvé alors était un petit livre de poche avec des photos en noir et blanc sur le karaté. J’ai trouvé le mec qui présentait les techniques plutôt séduisant alors j’ai acheté le bouquin en douce sans le montrer à personne.

Te souviens-tu de ton premier passage de grade (et peux-tu nous en dire deux mots) ?

[A] Oui, je me souviens, surtout quand Oliver Wehlmann, notre instructeur a exécuté en entier Yono kata pour la première fois. J’étais impressionné par la fluidité avec laquelle il déroulait chaque mouvement. Le kata m’avait semblé long et je me suis demandé comment j’allais pouvoir le mémoriser en entier et le faire sans me tromper. Quand est arrivé le jour du premier passage de grade dans notre salle Porte de Vanves, je n’en menais pas large, j’avais l’impression de me retrouver sur les bancs de l’école. Je retrouvais à nouveau cette angoisse des interros qui me prenait aux tripes, car j’étais loin d’être le meilleur sauf en japonais. À l’époque, chaque examen comportait une épreuve où Oliver nous montrait une technique et nous devions donner son nom en japonais. Pour certain comme moi, ça permettait de remonter un peu la moyenne. L’honneur était sauf.

Te souviens-tu du moment où tu as compris que tu continuerais le karaté, que tu irais (au moins) jusqu’au premier dan (et peux-tu nous raconter) ?

[A] Depuis longtemps, j’avais envie de pratiquer une discipline pour me défendre. Comme je le disais plus haut, ça remontait à mon adolescence, Malheureusement dans le village où je vivais, à part le foot, il n’y avait pas grand-chose. J’avais peu d’affinités pour les jeux stupides des garçons et ils me le faisaient chèrement payer. J’étais souvent la proie qu’ils recherchaient pour prouver leur supériorité. Je n’étais pas épais, je courrais vite à l’époque, mais parfois je ne pouvais pas éviter la confrontation ; alors j’étais comme un lion enragé non pas par méchanceté mais parce que j’avais peur. Quand je suis arrivé à Paris, je savais que je pourrais enfin trouver un club pour apprendre à mieux gérer ma peur face aux agressions potentielles mais j’avais un travail avec des horaires compliqués qui m’empêchait de commencer quelque chose de sérieux.

Quand enfin j’ai pu l’envisager, il fallait encore trouver un club. Bien sûr à Paris, il y a l’embarras du choix mais il faut trouver un endroit et y faire son trou. J’ai donc essayé plusieurs clubs avec plus ou moins de réussite jusqu’à ce que je découvre cette petite annonce qui a retenu toute mon attention, non pas parce qu’elle proposait du karaté mais parce que l’image qui l’illustrait était plutôt gore. On y voyait entre autre un œil sorti de son orbite et le nom de l’association ne suscitait pas une confiance immédiate : Karaboom. L’effet recherché a fonctionné puisqu’elle a retenu mon attention. J’étais très intrigué, mais quand j’ai compris enfin que l’annonce proposait du karaté dans une association et qui plus est “gay”, je me suis dit que je devais absolument essayer. J’ai encore dû patienter car l’association n’était pas entièrement constituée et n’avait pas de créneau.

A l’époque je n’envisagais sûrement pas la ceinture noire tellement loin et inaccessible, je voulais juste me sentir mieux dans ma peau et pour cela j’étais disposé à m’entrainer régulièrement. De nature plutôt timide, je trouvais aussi une ambiance chaleureuse où l’on pouvait parler plus librement de tout. Je me suis senti beaucoup mieux et moins seul. Je redoutais chaque nouveau passage de grade comme un petit écolier, mais je ne me posais pas trop de questions. Je me laissais porter par l’ambiance du groupe avec malgré tout une envie de progresser et de bien faire. Quand Oliver, cinq ans plus tard, m’a annoncé que Renzo le responsable du style de l’école en Italie voulait me voir pour passer le 1er dan, j’ai cru à une plaisanterie. Cette fois, mes performances allaient être scrutées à la loupe par des gens que je ne connaissais pas et dont la langue m’était complètement étrangère. Pour ainsi dire, on me forçait à quitter le cocon de l’association, alors que j’aspirais juste à avoir plus confiance en moi par la pratique de cette discipline qui me plaisait de plus en plus.

Quel est ton plus beau souvenir de karatéka ?

[A] Mon premier voyage à Berlin, grâce à notre association, pour rencontrer le groupe des Gayshas lors des EuroGames de 1996. Tout était nouveau pour moi, je prenais l’avion pour la première fois, mis à part l’expérience d’un avion militaire. J’étais très excité et un peu angoissé, mais l’enthousiasme du groupe était formidable. C’était notre première compétition sous l’égide de l’IAGLMA. J’étais très impressionné par l’organisation, la façon de noter, l’arbitrage des combats, les performances des compétiteurs. Nous pouvions aussi pour la première fois échanger avec d’autres clubs gays et lesbiens. J’ai pris conscience de la richesse des arts martiaux non seulement pour le karaté, mais aussi dans les disciplines affinitaires : Jujitsu, Aikido, Kungfu

C’est aussi à ce moment-là que j’ai fait connaissance avec les nombreux acteurs qui participeront par la suite aux futurs Gay Games. Nous étions logés chez l’habitant par les membres des Gayshas, ce qui rendait la rencontre encore plus conviviale, festive et sportive. Il y avait aussi l’aspect culturel, j’ai pu visiter l’ancien Berlin avec des Berlinois qui nous ont fait découvrir de nombreuses facettes de la ville. Je donnerais cher pour retrouver un tel moment.

Et ton pire souvenir (si tu en as un) ?

[A] Je n’ai pas vraiment de mauvais souvenir, mais j’ai eu parfois des moments de frayeur ou d’énervement. Celui qui me reste gravé, c’est le jour où nous avons improvisé un kata de groupe. Rien n’avait été préparé, certains connaissaient à peine le kata. Imaginez, ce fut le fiasco inévitable. À la fin du kata, quand nous fûmes figés dans un ordre dispersé,  un grand silence se fit dans la salle où nous étions réunis lors d’un échange en Hollande, puis le rire tonitruant d’un membre de notre association qui vint rompre le silence assourdissant. Je le remerciai plus tard d’avoir mis fin à notre supplice.

C’est entendu, le karaté est le plus beau des arts martiaux, mais si tu devais en pratiquer un autre, cela serait ?

[A] J’ai choisi le karaté peut-être à cause de mon premier livre sur le sujet quand j’étais encore ado et en recherche d’une identité. J’ai beaucoup lu par la suite sur les arts martiaux japonais et sur la philosophie qui les entoure. Je crois que je pourrais tous les pratiquer avec plaisir, mais au-delà même de la pratique martiale, ce que j’aime avant tout c’est de pouvoir travailler sur moi-même avec cet “outil incroyable” qu’est le karaté comme toutes les autres disciplines affinitaires, à la seule condition que ce ne soit pas une simple gesticulation sportive où seuls les plus doués ou ayant le physique le mieux adapté imposent le style d’entrainement qu’ils pensent être le meilleur. Il me semble que les techniques martiales ont souvent été étudiées par les plus faibles pour pouvoir s’en sortir en cas de coup dur, les plus forts pensent qu’ils n’en ont pas besoin.

Faire de la musique ou chanter, peindre, écrire, filmer etc. Quelle activité artistique, selon toi, s’accorde le mieux avec la pratique du karaté ?

[A] La danse sous toutes ses formes. Je suis nul, mais je suis toujours scotché devant un spectacle de danse.  La rigueur, l’effort, parfois le sacrifice, pour arriver au sommet de cet art peut être un exemple à suivre dans la pratique martiale.

Si tu étais un kata, cela serait lequel ? (Tu as le droit de nommer un kata que tu ne maîtrises pas encore !)

[A] Hum, si j’étais un kata se serait peut-être Hakutcho que je trouve magnifique. Il en existe différentes versions plus ou moins longues.

Si tu étais une technique de défense ? Et une technique d’attaque ?

[A] La technique de défense serait Nagashi : dévier et laisser filer en tournant.

Je n’ai pas de technique d’attaque préférée, car je suis plutôt un défenseur mais comme j’aime bien en terminer rapidement : ippon ken sur les points vitaux.

Où rêverais-tu de pratiquer ?

[A] En tout lieu où le calme règne, loin des portables et de la musique bruyante.

As-tu un message ou un conseil à faire passer depuis le futur au jeune ou à la jeune ceinture blanche que tu as été ? Et si tu es encore ceinture blanche, as-tu un message à te faire passer ?

[A] Je ne sais pas, c’est difficile. Je peux juste dire par rapport à mon expérience. D’abord il ne faut pas se décourager. Il faut apprendre des mouvements qui ne sont pas du tout naturels pour qu’ils le deviennent, donc les répéter inlassablement. Ça peut être très ennuyeux, si on se focalise uniquement sur la difficulté du mouvement. Il faut plutôt analyser ce qu’on ressent en le faisant, chercher par rapport à ses possibilités comment l’améliorer tout en respectant la forme du mouvement. C’est ce travail sur soi que j’aime et qui me permet de vaincre l’ennui de la répétition. Et quand enfin on y arrive, c’est super gratifiant.

Qui ne connaît pas Niji-Kan ! Mais tu l’as connu comment notre club ?

[A] Je crois que c’était sur une annonce dans Gai Pied à l’époque.

Niji-kan, à part le meilleur club de karaté au monde, c’est quoi pour toi ?

[A] C’est une histoire qui a commencé en 1993, j’étais venu dans le but de faire du karaté et aussi de me changer les idées. Très rapidement, on m’a poussé à participer à la vie de l’association, secrétaire puis président jusqu’à devenir entraineur quand Oliver nous a quitté fin 1998. Je n’avais pas vraiment prévu cela. C’est une bonne partie de ma vie et elle n’aurait sûrement pas été la même si je ne l’avais pas connu. J’ai beaucoup appris des autres qui ont ouverts mon esprit sur plein de sujets ou de visions différentes des miennes. J’ai passé des moments formidables avec des personnalités exceptionnelles que je n’aurais sûrement pas connues si j’avais ignoré Karaboom, devenu Niji-kan par la suite.

Karaté Kid ? Petit Panda ? Ours flexible ? Gazelle énervée ? Est-ce que tu as un surnom secret que tu te donnes quand tu pratiques ? Et sinon, c’est peut-être l’occasion de t’en créer un : promis, on ne le répètera pas !

[A] Oliver avait l’habitude de m’appeler Tête de bois parce que j’étais rétif à certaines de ses explications, alors l’Ours me va très bien.